Le Mot du Président

L’Amérique latine, un nouvel horizon économique pour la France ?

par Pascal Drouhaud, 9 juin 2019*

Hier, s’est achevée la désormais traditionnelle semaine de l’Amérique latine-Caraïbes en France (du 23 Mai au 8 Juin 2019). Cet évènement a été l’occasion de rappeler les liens qui unissent notre pays au continent latino-américain. Cette heureuse initiative permet de mettre de l’avant une relation historique évidente, mais qui ne parvient pas à cacher une relation contrastée sur le plan économique, alimentant un lien en trompe l’œil.

Nous connaissons tous les échanges culturels, scientifiques, linguistiques qui nous lient depuis le XIXème siècle à l’Amérique latine. Nous oublions parfois que la première frontière de la France avec un pays étranger est celle qui nous relie au Brésil.

Pays d’Amérique latine et des Caraïbes, la France est membre ou observateur de toutes les unions économiques et politiques qui existent sur ce continent : Système d’intégration centraméricain (SICA/ Amérique centrale), Alliance du Pacifique (Mexique, Colombie, Pérou, Chili), Mercosur (Amérique du sud), Union des Etats Caraïbes, par exemple.  

L’Amérique latine n’a jamais fait défaut à la France dans les moments clés de son histoire : elle reste par exemple, le continent qui a compté, pendant la Seconde guerre mondiale, le plus grand nombre de Comités de la France Libre. Elle compte l’un des plus grands réseaux d’Alliances françaises et d’établissements scolaires. Il n’est plus besoin de rappeler la force des idéaux de la Révolution française ou l’esprit de l’épopée napoléonienne que l’on retrouve dans de nombreuses constitutions des jeunes pays indépendants latino-américains au XIXème siècle.

Comment ne pas penser aux écrivains et artistes proches de la France que sont ou ont été Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Gabriel Garcia Marquez, Jorge Luis Borges, Pablo Neruda, Miguel Angel Asturias, Octavio Paz ou Julio Cortazar ? Et que dire des artistes tels Botéro, Frida Kahlo, Diego Rivera ? Les intellectuels français, philosophes, anthropologues, archéologues, sociologues ne sont pas en reste : Claude Levy Strauss, Fernand Braudel, Romain Gary, Jacques Soustelle, mais également Alain Touraine, Alain Rouquié ou Régis Debray ont alimenté cette relation. Personne n’a oublié l’incroyable déplacement du Général de Gaulle du 21 septembre au 16 octobre 1964 : du Mexique au Vénézuéla, de la Colombie, de l’Equateur, du Pérou, à la Bolivie, du Chili à l’Argentine, au Paraguay, en Uruguay et au Brésil, il a laissé un souvenir indélébile. Tous nos Présidents se sont d’ailleurs rendus ou iront, sur ce continent pendant leur mandat.

L’Amérique latine est diverse : avec la région des Caraïbes, elle compte 33 pays. Autant de réalités différentes, avec des contextes nationaux ou régionaux qui le sont tout autant. Et en quelques années, le schéma politique s’est totalement transformé sur ce continent : la période des années 2000 jusqu’à 2015, avait vu une majorité de pays dirigés par le centre gauche ou la gauche parfois radicale. Des structures nouvelles avaient vu le jour dans le but d’assurer une cohérence régionale : l’Union des nations sud-américaines, UNASUR (fondée en 2008) ou le modèle alternatif porté par Hugo CHAVEZ, l’Alliance bolivarienne pour les Amériques, ALBA (créée en 2004).

Le tournant 2015-2018 a marqué un profond renouvellement politique : l’Argentine (avec Mauricio MACRI en 2015), le Chili (avec Sébastian PINERA, 2017), la Colombie (avec Ivan DUQUE en 2018) et le Paraguay (avec Mario Abdo BENITEZ en 2018) illustrent ce basculement vers le centre-droit et la droite ; enfin, le Brésil tout récemment avec l’arrivée au pouvoir de Jaïr BOLSONARO incarne une nouvelle orientation radicale par rapport aux années précédentes incarnées par Ignacio LULA da SILVA et Dilma ROUSSEF (voir un premier bilan sur France 24 au bout de 5 mois de mandat). Désormais, seuls Cuba, le Nicaragua, la Bolivie, le Vénézuéla et le Mexique sont dirigés par des mouvements de gauche. Cette évolution a bien entendu des conséquences palpables depuis quelques mois, notamment dans le cadre de la crise vénézuélienne, la majorité des pays latino-américains apportant leur soutien à Juan GUAIDO plutôt qu’à Nicolas MADURO. Cette nouvelle réalité a conduit à la mise à l’écart de l’UNASUR au profit d’une nouvelle entité régionale, PROSUR (en Mars 2019).

Le changement de la carte politique en Amérique latine n’affecte pas profondément la relation avec la France. L’image de notre pays y reste positive. Une récente étude de l’Union européenne (1) a montré par exemple, que 17% des recherches sur internet en lien avec elle portaient sur la France après l’Espagne (29%). Plus encore, dans les médias, la France est en première position des sujets concernant l’Europe (30%) devant l’Espagne (15,1%) et l’Allemagne (13,1%).

Et pour autant, dans un monde où la compétition notamment économique, clé de voûte de l’influence dans les relations internationales, est intense, il règne le sentiment d’une relation en trompe l’œil. Après les années de transition démocratique (1980) et celle marquées par l’émergence d’une vision libérale face à une approche plus dirigiste (1990-2000), la décennie 2010 constitue un laborieux retour à la réalité : la chute des cours des matières premières et les difficultés politiques ont conduit le continent à voir sa croissance économique ralentir et passer d’un taux global d’environ 4% dans les années 2000 à une perspective de 1,1% en 2017.

L’Amérique latine est une terre d’investissements bien plus que d’exportations. Les entreprises françaises y ont investi, souvent de longue date : les flux des investissements directs étrangers (IDE) français vers l’Amérique latine étaient de 2,5 Mds € en 2017 sur un stock d’IDE dans la région qui atteint près de 24 Mds €. Ces investissements représentent près de 2,5% du stock d’IDE français dans le monde.

Les avantages sont réels : l’Amérique constitue une puissance agricole et écologique. Aves ses 8 millions de km2 de forêts, 26% de l’eau douce de la planète, 90.000 espèces de plantes intéressant la recherche médicale, l’Amérique latine possède un potentiel économique important, en raison notamment du développement des biotechnologies à venir. Elle compte des marchés importants illustrés notamment par le Brésil, le Mexique, le Chili, l’Argentine ou la Colombie et le Pérou.

Le Brésil par exemple, est le 5ème marché mondial de téléphonie mobile, la production de véhicules au Brésil et au Mexique reste forte (respectivement avec près de 3 et 2 millions par an). Les dépenses en infrastructures pourraient aussi offrir des débouchés intéressants : plusieurs pays à l’image du Pérou, du Mexique, de la Colombie, du Chili et plus récemment de l’Argentine, ont adopté des législations en faveur des modèles partenariats public privé (PPP) pour permettre de financer les ouvrages de travaux publics contre des mises en concession. Le programme d’infrastructures routières 4G en Colombie ou la reconstruction du réseau au Pérou, qui fait suite aux inondations catastrophique du 1er trimestre 2017, sont autant d’opportunités pour les groupes français. Le contexte, en terme de concurrence, est favorisé par le retrait des grandes entreprises de BTP brésiliennes, et au premier chef Odebrecht, lourdement pénalisées par les révélations de pratiques de corruption sur l’ensemble du continent. Avec la mise en place de nouvelles règles, plus transparentes, l’arrivée de nouveaux entrants est aujourd’hui possible sur ce secteur.

De nombreux secteurs sont en plein développement en lien avec la croissance urbaine (le taux d’urbanisation est de 79%) : la gestion urbaine (réseaux de l’eau, des déchets, des mobilités en général), le développement de la grande distribution, les besoins d’une société en évolution (secteur cosmétique et du luxe par exemple), le secteur des infrastructures, l’énergie renouvelable, l’hôtellerie, les services, les technologies de pointe en matière de sécurité et défense). D’ailleurs, des groupes français développent leurs activités sur le continent, comme Derichebourg, Thales, Alstom, mais aussi des entreprises des secteurs de l’agroalimentaire, de la banque et du tourisme.

Le renforcement de l’Agence française de développement (AFD) pourrait d’ailleurs contribuer à amplifier un soutien financier crédible. Finalement, comme souvent, la présence de la France se pose en termes d’ambition internationale. Les entreprises portent une part de l’image de leur pays qui est apprécié et peut apparaître comme une 3ème voie ; une force  alternative économique, industrielle et numérique peut séduire et se concrétiser en un partenariat au profit d’une nouvelle croissance économique et sociale de l’Amérique latine.

Autant d’éléments qui pourraient venir en renfort d’une nouvelle ambition française vers l’Amérique latine qu’il devient impératif de redéfinir : la nouvelle frontière économique nationale et, avec elle, européenne..

* Spécialiste de l’Amérique latine - Président de l’association France-Amérique latine LATFRAN  
Avec Jean-Yves Le DRIAN, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères
Avec Viviane MORALES, ambassadrice de Colombie en France

Avec Micheline DURAND (ancienne traductrice officielle des présidents de la République François Mitterrand et Jacques Chirac), Lucie CALDERON CRESSENT (présidente du Grand-Prix humanitaire de France) et son époux, Jean-Pierre BEL (ancien président du Sénat), Philippe BASTELICA (Secrétaire général de la Semaine de l’Amérique latine-Caraïbes en France, ancien ambassadeur de France en Uruguay et au Guatemala), Stéphane WITKOWSKI (président de l’IHEAL), Marie-Chantal CASSAGNOU (consul honoraire d’El Salvador à Lyon)
Dans les jardins de la Maison de l’Amérique latine à Paris
Avec José FÁBREGA ROUX, Ambassadeur du Panama, et son épouse, devant une œuvre du peintre panaméen, David SOLÍS (Maison de l’Amérique latine, 4 juin 2019)